Et plus précisément,
un autre récit concernant ce personnage,
tiré « Des folles brises »
par Edouard Corbière
Pendant les dernières courses dans la Manche, un nom de capitaine devint tout à coup célèbre à la manière du temps et de la foule, que redisait ce nom sans l’avoir jamais lu dans aucun livre ni dans aucun article de gazette.
Les matelots en rêvaient dans leurs histoires de bord et les habitants des ports de mer se le répétaient mille fois par jour depuis Brest jusqu’à Dunkerque.

C’était là, tout ce qui faisait alors la plus grande gloire des héros de la marine marchande, et la renommée de nos belles actions navales.
Si, à cette époque, il eût existé d’autres journaux que les feuilles esclaves du gouvernement, la presse libre n’eût pas manqué de célébrer Antonio BALIDAR.
Mais comme, en ce bon temps de soumission et de taciturnité périodique, la presse était muette et l’histoire fort paresseuse.
C’est donc à moi qu’il devait être réservé de parler le premier de la vie maritime d’un des hommes les plus remarquables que les historiographes nautiques aient pu publier dans leurs légendes aristocrates.
Jamais encore, je n’avais entendu prononcer le nom du marin auquel je vais consacrer aujourd’hui quelques lignes d’illustration, lorsque je fus appelé par un heureux hasard à devenir le témoin du premier acte d’audace qui devait lui ouvrir le chemin de la fortune et de la renommée.
Voici comment le fait que j’ai à vous raconter se passa pour BALIDAR, le héros de l’aventure, et pour moi qui pensais nullement alors, je vous le jure, à devenir un jour son biographe.
Nous rentrions à l’île de Batz (ou de Bas) à bord d’un petit lougre convoyeur, (le lougre de l’Etat, le Granville, armé de 8 caronades) placé fièrement en tête de cinq à six mauvaises barques que nous escortions depuis Brest.
Lougre - dessin d'Ozanne
Une goélette anglaise d’une belle apparence s’était montrée le matin sur lesatterrages de l’île, ou plutôt de la langue de sable à l’abri de laquelle nous allions chercher un mouillage pour notre convoi.
Maquette de la goélette anglaise attaquée par Balidar

Mais, comme le bâtiment en vue ne paraissait nullement chercher à contrarier notre pacifique manœuvre, nous ne pensâmes nullement non plus à aller le tracasser au large.
Un petit cotre corsaire « Le Point du jour », mouillé cependant sur le chenal, où nous nous disposions à jeter l’ancre , s’était avisé, lui, d’appareiller vaillamment, avec l’intention assez manifeste d’aller attaquer, monté de trente-cinq hommes d’équipage, la goélette, qu’il avait aperçue avant nous et que nous avions jugé à propos de laisser tranquillement poursuivre sa bordée au loin.
Le Point du Jour
En passant à le ranger, au moment où il sortait par la passe que nous avions prise pour entrer, nous demandâmes au petit sloop ce qu’il allait faire dehors :
- « Enlever à l’abordage cette méchante barque, » nous répondit un des hommes du corsaire en nous montrant la goélette qui croisait en dehors.
Cet homme à l’accent plus que méridional et à l’assurance plus que « corsairienne », c’était BALIDAR.
Informés aussi officiellement que l’intention que nous avions supposée au Capitaine, nous nous occupâmes, comme bien vous pensez, beaucoup plus de la manœuvre du bougraillon de corsaire que de celle que nous faisions exécuter à bord de notre lougre pour gagner notre paisible mouillage.
La brise, qui jusque-là avait enflé nos voiles, s’endormi bientôt sur la mer qui nous environnait et en dehors des rochers et des bancs de sable, derrière lesquels nous allions nous nicher pour passer doucement la nuit.
Le corsaire, après avoir contourné l’île avec le secours du dernier souffle de la risée, amena toute sa toile pour border ses avirons et approcher à force de nage et à la faveur du calme plat la goélette, qui se trouvait encalminée à une lieue à peu près au large de lui.
Cette chasse à l’aviron ne dura guère qu’une demi-heure, tant l’ardeur des rameurs était grande et tant la marche du cotre léger était rapide à la rame.

Bientôt, après une demi-heure de nage écoulée, nous vîmes le « corsaillon » rentrer ses avirons, comme un oiseau de mer ferme ses ailes une fois rendu sur la lame où il veut se reposer.
A DEMAIN POUR LA SUITE