Récit des grèves (suite 1)
Fantômes bretons – 1879 Ernest de la Barre
Il se nommait Claude Mizan et pouvait avoir alors quarante ans, beaucoup plus vieux que mon mari.
Sa femme, plus jeune de six ans, petite blonde, aux yeux bleu clair, au sourire doux et triste, enfin bonne et jolie comme un ange, portait le nom de Julie-Marie.
Il me sembla que Mizan avait le regard dur et faux.
Je voulus, pour diminuer mon inquiétude, causer avec Jean du caractère de son second.
Il me répondit en riant que Claude, avec son air sournois, était un bon garçon, qu’il avait la main ferme, et que c’était une qualité précieuse à bord...
Hélas ! la chaloupe du passage d’Arzon parut alors, au fond d’une anse voisine.
Le bruit des rames était déjà plus fort que la voix de mon mari, qui essayait de me consoler et qui pleurait lui-même autant que moi...
Le jusant de la mer commandait de faire route.
Explication du jusant
Mizan, ô Dieu ! Mizan, dont je lus toute la méchanceté dans un regard, fit remarquer cela à l’équipage et m’arracha presque des bras de mon mari.
On m’entraîna dans la chaloupe, suffoquée de douleur et toute agitée de pressentiments.
Je ne veux point vous parler de tous mes chagrins, ni de la longueur de mes jours d’attente. Mais je dois vous dire combien j’eus de peine auprès de Julie-Marie.
Elle demeurait, depuis son mariage, dans une maisonnette blanche, nouvellement bâtie, sur la pointe de Saint-Jacques, à une demi-lieue du village de Kerfontaine où mon mari et moi nous habitions aussi depuis peu de temps.
Si la brume ne commençait pas à couvrir la grève, nous pourrions apercevoir d’ici la maison en ruines de ces malheureux.
Personne ne veut y demeurer aujourd’hui.

Le souvenir de Mizan est attaché à ce triste foyer comme une malédiction.
Julie-Marie tomba bientôt malade.
Était-ce la douleur causée par le départ de Claude ?
Était-ce l’inquiétude au sujet de leur situation de fortune, que l’on disait embarrassée ? ou n’était-ce pas plutôt, hélas !
Je le crains davantage, d’amères pensées, des regrets peut-être, relativement à son union avec Mizan, qui venaient accabler cette faible créature ?
Malgré la position dans laquelle je me trouvais moi-même, je donnais tous mes soins à mon amie.
J’essayais surtout de relever son courage.
Je lui parlais de tout ce qu’elle aimait : de ses chères grèves du Morbihan, où nous avions tant couru toutes petites, où Jean Quéven nous dénichait des œufs de goëland.

De l’Île-aux-Moines, où restaient ses meilleures amies, qu’elle reverrait sans tarder.
Mes paroles semblaient lui faire du bien. Elle souriait et pleurait à la fois.
Puis je croyais devoir lui parler de Claude, de Jean, du Saint-Gildas, du retour de nos marins.
Ah ! cette pensée, si douce pour moi, paraissait (j’ose à peine le dire), lui étreindre le cœur, contracter son sourire, tarir ses larmes...
Pauvre créature ! elle dépérissait à vue d’œil, et moi-même bientôt, abattue par des rêves cruels ou des nuits sans sommeil, je ne trouvai plus de bonnes paroles pour consoler la malheureuse Julie.
Trois mois s’étaient déjà presque écoulés depuis le départ du Saint-Gildas.

Nous étions à la fin de décembre, et le retour du navire, après avoir touché aux Açores en revenant de Marseille, avait été annoncé pour les derniers jours d’octobre.
La saison des tempêtes était venue.
Le soleil ne se montrait plus au dessus de la mer.
Le vent du large faisait rouler les vagues sur la pointe de Saint-Jacques, avec un bruit dont les femmes de marins connaissent seules l’horreur...
Quel hiver nous passâmes dans de telles transes !
La mer fut affreuse pendant tout le mois de janvier.
Je priais Dieu, chaque nuit, de garder mon mari loin de ces côtes couvertes d’écueils.
En février, l’embellie de la mer parut s’annoncer un peu et me rendit espoir et courage.
Puis, enfin, une lettre, timbrée de Lisbonne, me fut remise un soir.
Je reconnus l’écriture de Jean : il vivait.
C’était assez, c’était trop de bonheur ! Je ne pouvais lire à travers mes larmes.
Je voulus courir chez Julie Mizan, malgré la nuit, qui rendait le chemin dangereux. J’arrivai pourtant à la maison blanche. J’embrassai Julie, que je n’avais pas vue depuis quatre ou cinq jours, je lui montrai ma lettre, elle détourna les yeux.
Je lui lus, oui, je lus, pour ainsi dire, la preuve de l’existence de Claude et de Jean. Elle ne fit paraître aucune émotion, si ce n’est qu’elle devint plus triste tout à coup...
Ne pouvant faire mieux, je communiquai les bonnes nouvelles à une vieille femme qui servait Julie, et je m’éloignai, partagée entre la joie, l’étonnement et la douleur.
La lettre de mon mari m’informait qu’un coup de vent, suivi de fortes avaries, l’avait forcé de relâcher à Lisbonne .
Que, du reste, le voyage était heureux, que tout allait bien et qu’il espérait revenir au pays dans trois ou quatre semaines.
Je relus cent fois la lettre de Jean et je finis par y trouver je ne sais quelle vague tristesse.
Les lignes où il était question de Claude me semblèrent surtout avoir été écrites sous l’impression de quelque peine secrète dont il ne voulait point parler.
Mais le cœur d’une femme, d’une femme qui attend dans l’angoisse, pénètre, devine, pressent tout ce qui pourrait la séparer encore d’un époux absent et bien-aimé.
Les quatre semaines s’écoulèrent et le Saint-Gildas n’avait été signalé nulle part.
J’étais presque folle d’anxiété.
Chaque jour je souffrais de plus en plus.
Non, tant de peines ne peuvent se comprendre... J’abrège, car la nuit va bientôt venir, et j’arrive au jour fatal.
A DEMAIN POUR LA SUITE