"Le bien d'autrui tu ne prendras, ni retiendras injustement"
FIN
Il y avait de la magie là-dessous, c’est chose sûre, et les habitants de Plovan préférèrent accepter l’explication d’Erwann plutôt que de se risquer à contredire un homme protégé par une action surnaturelle.
Soizig Leroux décéda trois jours plus tard.
Tous les habitants de Plovan s’étaient rendus à ses funérailles et beaucoup d’entre eux s’arrêtèrent visiter la taverne toute neuve d’Erwann au retour.
Ce dernier sortit ses fameuses bolées toutes aussi neuves
pour servir le cidre.
Une, deux, trois… et ainsi de suite jusqu’à la douzième qu’il servit à ce bon à rien de Jobic Le Saoût venu en curieux voir l’établissement de son nouveau concurrent.
Trois semaines plus tard, Jobic fit une chute mortelle dans ses escaliers.
Erwann se rendit alors compte que, non seulement il allait faire fortune, mais qu’en plus le diable lui avait donné le moyen de se venger des habitants goguenards qui s'étaient moqués de lui.
On enterra Jobic deux jours plus tard, et Erwann servit cette fois la douzième bolée à ce coquin de Yann Le Coz
qui lui avait vendu un âne boiteux l’année passée.
Comme vous pouvez vous en douter, l’infortuné Yann décéda moins d’un mois plus tard, il fit une mystérieuse chute dans la rivière et s’y noya.
A chaque décès, non seulement le bas de laine d’Erwann se remplissait, mais en plus la dernière bolée lui garantissait la proximité d’un nouvel enterrement.
Erwann était heureux, d’autant que le décès de Jobic avait fait de lui le seul tavernier de Plovan.
Le seul qui n'appréciait pas dans cette histoire c’était Poulpiquet le Korrigan.
Mais si vous connaissiez ces petits lutins aussi bien que moi vous sauriez qu’ils ne restent jamais bien longtemps sans réagir.
L’enterrement de Yann avait été du genre festif, le dernier client d’Erwann quitta la taverne sous les minuits.
Notre tavernier, après avoir rangé son estaminet,
venait à peine d'aller se coucher quand il entendit du bruit venant de la grande salle.
Peu rassuré, il se rapprocha tout doucement du lieu d'où venait les bruits, sa main gauche équipée d’un bougeoir et l’autre, armée d’une de ses bottes lui servant de gourdin de fortune.
- « Qui va là ? Y’a quelqu’un ? » Se cria-t-il.
Son appel resta sans réponse seule une petite musique de harpe et de flute flottait dans la pièce.
- « Répondez ! Y’a quelqu’un ? » Lança-t-il en approchant.
- « Viens ! Ce n’est que nous Erwann ! Nous t’attendons pour faire la fête ! »
Erwann n’en cru pas ses yeux.
Une vingtaine, que dis-je, une trentaine, une quarantaine peut-être de Poulpikans et de Teuz dansaient au son de la musique jouée par un Harper-noz
et un Tud-Gomon.
Les korrigans s’étaient invités pour s’amuser dans sa taverne.
Ces joyeux drilles sautaient dans tous les coins, ils bougeaient tellement qu’on aurait pu croire qu’ils étaient une centaine.
- « Mais.. ? Mais… ? Que… ? Que… ? Que me voulez-vous ? »
- « Fêter ta réussite Erwann ! » Lui répondit Poulpiquet dans son dos.
- « Poulpiquet ? Fêter ma réussite ? »
- « Tu as l’air surpris ! Pourquoi ? Nous ne t’en voulons pas tu sais ? Nous sommes réputés pour être joueur ! Et quand on est joueur il faut savoir être bon perdant ! Je ne sais pas comment tu as fait, mais ta magie est plus forte que la mienne ! Je n’arrive pas à détruire ton dernier talus ! Tu as gagné ! J’ai perdu ! Faisons la fête ! Chantons, dansons et buvons toute la nuit pour fêter ta victoire ! »
Erwann ne pensait qu’à une chose, aller dormir après sa rude journée.
Il aurait bien voulu jeter tout le monde dehors. Cependant, il ne voulait pas contrarier Poulipquet une fois de plus.
Alors, il dansa et chanta en compagnie des farfadets.
Soudain il se rendit compte que l’un d’entre eux était en train de boire dans une des bolées du cornu.
- « Ah non ! » Cria-t-il en lui arrachant la tasse des mains. « Je vous interdis de boire dans mes plus belles bolées, vous pourriez me les casser. »
- « Quel rabat-joie ! C’est la fête Erwann ! Laisse-toi aller ! » Lui répondit un autre korrigan qui buvait aussi dans une des douze bolées.
- « Rendez-moi ça ! »
- « Tu en fais une histoire d’un seul coup ! » Lui dit Poulpiquet, « Mais au fait, tu n’as pas encore trinqué avec nous ! Attends ! Il en reste une de propre ! Je te la remplie de suite ! Tiens !» Ajouta-t-il en lui tendant la bolée.
- « Une ? C’est… ? La dernière… ? »
- « Oui ! On a déjà bu dans toutes les autres ! Mais fait attention ! Arrête de trembler ! Tu vas tout renverser ! »
Erwann ne savait plus quoi faire.
Ce coquin de Poulpiquet devait être au courant de son arrangement avec le diable.
S’il buvait, il était perdu à son tour. Les idées fusaient dans la tête à la vitesse de l’éclair tandis que son bras portait la bolée à ses lèvres d’un geste extraordinairement lent.
Le sourire lui revint soudain quand il s’aperçut qu’en définitif il ne risquait rien à boire dans cette bolée puisque quelqu’un avait déjà bu dedans en début de soirée.
Le diable lui avait bien dit qu’il ne prenait qu’une âme par enterrement.
Rassuré, Erwann sourit, trinqua avec Poulpiquet, vida sa tasse d’une traite et continua de chanter et de danser.
Peu avant le petit jour, les korrigans prirent congé du tavernier. Ils sortirent un par un jusqu’au dernier.
Poulpiquet, resté en retrait, se dirigea vers la porte en remerciant Erwann pour cette très bonne soirée.
- « Kenavo Erwann ! Et merci encore ! On a passé une nuit que je ne suis pas près d’oublier ! »
- « Merci Poulpiquet ! Moi aussi ! » Lui répondit-il sur le pas de la porte.
Soudain son regard fut attiré par un tas de terre qui se trouvait devant sa chaumière.
- « Qu’est-ce donc ? » Se demanda-t-il.
- « Ah c’est vrai ! Avec tout ça, j’ai oublié de te dire ! Quand on est arrivé chez toi hier soir, ton âne venait de mourir devant ta porte ! On a eu pitié de la pauvre bête, aussi, on l’a enterrée sans plus attendre ! »
A ces mots, Erwann fut pris d’un malaise et tomba au sol, pour ne plus jamais se relever.
… Voilà gentes dames et gentes messieurs, l’histoire qui arriva par une nuit de pleine lune de la sainte année 1830 à Erwann Kerzauzon, tavernier du bourg de Plovan.
Souvenez-vous bien, qu’à trop vouloir chercher le profit on finit souvent par rencontrer le cornu plus tôt que prévu.
Quant à moi, cette nuit-là, je repris mon balluchon et ma route à travers la lande brumeuse
en me disant que décidément ce drôle de chemin tout caillouteux et boueux avait quand même eut la bonne idée de faire sortir de ma mémoire les doux parfums de mon enfance, foi de… Zaza la conteuse