Mona la fille de la terre
(Fin)

Le jeune Morgan se demandait ce qu’était cette histoire de cierge, à laquelle il ne comprenait rien.
N’y tenant plus, il se tourna vers sa femme et dit :
- « Il fait froid ici. J’entends que Mona est dans le couloir, voulez-vous bien aller lui dire de venir allumer le feu. Pendant ce temps-là, vous tiendrez sa chandelle.
A peine Mona eut-elle refermé la porte, qu’un courant d’air éteignit le cierge.

Surprise, la jeune mariée resta un moment sans bouger. Elle entendit alors une voix qui s’inquiétait :
- « Le cierge est-il bientôt consumé ? »
- « Il s’est éteint », répondit-elle.
Et avant qu’elle n’ait eu le temps de comprendre, une épée lui avait tranché la tête.

Quand le jeune Morgan découvrit sa femme morte sur le pas de la porte, il devina ce qui s’était passé.
Alors il réfléchit et alla voir son père :
- « Vous avez tué ma femme », accusa-t-il sévèrement.
- « Votre femme... » bredouilla le vieux roi qui commençait à comprendre sa méprise. « Mais je n’ai pas... »
- « Vous avez tué ma femme. Maintenant, en réparation,
vous me donnerez l’épouse que je veux. »
- « Il n’en est pas question »
- « Je veux Mona », décida le Morgan d’un ton sans réplique en saisissant la main de la jeune fille.
Et sans égard pour le roi qui étouffait de colère, il sortit avec elle et courut vers l’église.

Quelques années passèrent. Mona était heureuse avec le jeune Morgan, elle l’aimait de plus en plus.
Pourtant, certains jours, elle regrettait le soleil de là-haut, les gens de là-haut.
- « Pourquoi êtes-vous si triste, ma mie ? »
- « C’est que je suis inquiète. Je voudrais revoir mes parents, les rassurer. Ils m’aimaient tant... »
Le Morgan était désolé que son amour ne suffise pas à sa femme, mais il n’en dit rien. Il ne voulait pas la tenir en prison.
- « Si vous voulez aller les voir », dit-il, « allez, mais revenez-moi vite, je vous en supplie. »
- « Vous n’avez rien à craindre », dit Mona. « Je vous aime plus que tout au monde, et ne saurais vivre sans vous. »
- « Alors allez vite, ma mie », souffla le Morgan, « que mon père ne vous voie pas. »
Et d’un geste de la main, il dessina un pont immense qui rejoignait la terre.

Malheureusement, à peine Mona eut-elle posé le pied sur le pont, que le vieux Morgan apparut.
Voyant ce qui se passait, il menaça aussitôt du doigt :
- « Ah ! tu t’en vas !... Eh bien va ! Mais je te préviens: si par hasard tu embrasses un homme, tu ne reviendras plus ici, jamais. »
- « Je n’embrasserai aucun homme », dit Mona sans regarder le vieux. »
Et elle se mit à courir sur le pont. Quand Mona arriva à la maison de son père, personne ne la reconnut, tant elle avait gagné en beauté, tant elle était richement vêtue.

On la prit pour une apparition, une fée, et on eut peur.
Mona était désolée: plus elle parlait, plus ses parents croyaient à un tour joué par les mauvais esprits. Ils étaient sûrs que leur fille Mona s’était noyée, et qu’elle était morte depuis longtemps.
Alors, les larmes ruisselèrent sur les joues de la jeune femme, et elle dit :
- « J’ai eu tort de croire que j’étais la fille d’un Morgan. Vous l’avez toujours dit, ma mère, je suis votre fille, et celle de Fanch Kerbili. »

A ces paroles, ses parents la reconnurent. Sa mère la serra dans ses bras, la cajola, son père l’embrassa en pleurant.

Alors, si heureuse d’être enfin redevenue leur fille, Mona leur rendit leurs baisers...
Las ! A peine eut-elle embrassé son père, qu’elle oublia tout de sa vie chez les Morgans.
Elle se réinstalla dans la maison de ses parents, et reprit sa vie d’antan comme si rien, jamais, ne s’était passé.
Le temps coula doucement.
Au fond de la mer, le jeune Morgan se désespérait. Il comprenait que sa femme était perdue.
Il errait tout le jour sans but. Le soir, il posait le pied sur le rivage, et contemplait la maison de sa bien-aimée, sans pouvoir rien faire.
Chez les Kerbili, la vie avait repris son cours, et plus d’un garçon rôdait autour de la maison, faisant sa cour à la plus belle des belles, Mona Kerbili.
La réputation de sa beauté était même parvenue si loin, que des jeunes gens vinrent du continent pour avoir le privilège de l’approcher.
Pourtant, Mona ne pouvait attacher son cœur à aucun. Sans savoir pourquoi, elle ne parvenait même pas à les regarder et se surprenait souvent à soupirer, le cœur plein d’un désespoir qu’elle ne s’expliquait pas.
La nuit, couchée dans son petit lit, elle entendait des gémissements dans le vent.

Ce sont les âmes des pauvres noyés, croyait-elle, qui se plaignent. Alors elle s’agenouillait au pied de son lit, et priait pour que ces pauvres âmes trouvent enfin le repos.
Une nuit de tempête, Mona fut réveillée par un long sanglot porté par le vent.
Les embruns de la mer frappaient sa fenêtre, la mer s’était déchaînée, on l’entendait mugir, s’acharnant violemment contre les rochers de la côte.
Il fallait se blottir au plus profond de son lit, et prier le ciel pour les pauvres marins qui étaient dans la mer.

Pourtant, Mona sentait en elle comme de l’exaltation. Au lieu de la terrer dans son lit, voilà que la tempête semblait l’attirer au dehors.
Elle sortit. Sur le pas de la porte, elle fut assaillie par le vent et la pluie, et l’écume de la mer qui fouettaient son pauvre corps, et dans le souffle mouillé qui balayait la lande, elle entendit une voix chaude, une voix aimée qui gémissait.
Alors tout lui revint. Son cœur se gonfla : son mari bien-aimé l’appelait désespérément. Elle courut vers le rivage.

De ce jour, on ne revit plus jamais Mona Kerbili.
On crut qu’elle était devenue folle, et s’était précipitée dans la mer en furie.
Seuls ses parents devinèrent ce qui s’était passé, car ils avaient le premier jour reconnu sur elle des vêtements de Morgans.
Mais ils ne dirent rien. Certains soirs, on les voyait se promener le long du rivage. Malgré leur tristesse, ils ne pleuraient point, car ils savaient que leur fille, enfin, était heureuse.