"Le bien d'autrui tu ne prendras, ni retiendras injustement"
Deuxième partie
Effectivement, tout le village défilait à longueur de journée devant eux en se bidonnant et se moquant de ceux que chacun surnommait maintenant les trois benêts.
Mais Erwann avait la tête aussi dure que le granit qu’il extrayait à longueur de temps.
Il décida que si les journées étaient trop courtes, il leur faudrait alors travailler aussi une partie de la nuit. Et c’est ainsi que les trois hommes continuèrent leur labeur à la lueur des lanternes jusqu’à s’endormir d’épuisement.
Leur deuxième nuit de travail, je m’étais endormie au pied d’un chêne
à moins de cinquante pas d'Erwann, de Brewal et de Jakez. C’est ainsi que je pu observer la scène que je vais vous rapporter maintenant.
Alors qu’Erwann s’adossait contre un chêne creux
pour s’éponger le front d’un revers de sa manche de chemise, je vis un Korrigan sortir de la souche de l’arbre, puis un deuxième, troisième et un quatrième.
Avez-vous déjà eu l’occasion de rencontrer un Korrigan? Non ... !!! Eh bien croyez-moi, même quand on y est habitué, cela fait toujours un drôle d’effet.
Je me suis rapprochée suffisamment pour entendre leur conversation, en restant toutefois à couvert.
Avec ces petits farfadets des bois il vaut mieux être des plus prudents, je l’ai souvent appris à mes dépends.
Alors que les trois lutins
tournaient autour de Brewal et de Jakez en jouant de la flute et en dansant,
le premier s’adressa à Erwann.
Il se grattait le menton en contemplant le travail accompli ces derniers jours.
- « Sacré Erwann ! C’est donc bien toi qui fait tout ce bruit ! Mais qu’est ce qui te prend ! On n’arrive plus à dormir nous avec tout le raffut que tu nous fais là ! » Lui demanda Poulpiquelt, le Korrigan.
- « J’en suis désolé, mais les jours sont trop courts. Si je veux avoir fini avant la rigueur de l’hiver, je dois travailler une partie de la nuit ! »
- « Que fais-tu donc ? »
- « Un talus ! »
- « Je le vois bien ! Mais pour quoi faire ? »
- « Une route ! »
- « Mais… gros bêta que tu es ! Il y en a déjà une de route ! »
- « Je l’sais bien qu’il y a déjà une route, seulement elle ne passe pas devant chez moi ! »
- « Et pourquoi voudrais-tu qu’elle passe devant chez toi ? »
- « Ce sont mes affaires ! »
- « C’est un peu les nôtres aussi. Tu ne te rends donc pas compte que si tout le monde se met à vouloir d’une route devant chez soi il n’y aura plus de bois, plus d’herbe ! Chaque coup de pelle et de pioche ainsi donnés sont autant de coups de poignard qui font saigner notre mère nature ! »
- « En attendant c’est moi qui sue sang et eau ! »
Les deux autres lutins ne cessaient de tournoyer en jouant de la musique. Ils commençaient à agacer sérieusement les fils d’Erwann qui battaient des pieds autour d’eux comme on bat des bras pour chasser un moustique ou une guêpe.
- « Nous autres, petits farfadets des bois, ne saurions accepter plus longtemps que les hommes soient si peu respectueux du monde dans lequel ils vivent ! Erwann Kerzauzon, si tu ne me donnes pas une bonne raison de te laisser continuer ton ouvrage, je reviendrai toutes les nuits démolir ce que tu auras réalisé le jour même ! » déclara Poulpiquet en montrant l’homme de son doigt crochu.

Erwann, bien ennuyé, n’avait plus guère le choix. Il avoua à Poulpiquet le Korrigan la raison de son labeur.
- « Je veux que le chemin passe devant chez moi car je veux transformer mon « pen-ty » en taverne afin que les habitants puissent si désaltérer en revenant du cimetière. »
- « Tu peux le faire sans avoir le chemin devant chez toi ! »
- « Oui ! Mais si le chemin passe devant chez moi beaucoup plus de monde s’y arrêtera ! »
- « Erwann, tu veux t’enrichir sur le compte des morts ! Tu n’as pas peur que de vivre des morts n’attire le regard de l’Ankou sur ta demeure ? »
- « Je ne veux pas vivre comme un miséreux toute ma vie durant ! Je construirai cette route et j’ouvrirai mon commerce, même si je dois pour cela vendre mon âme au diable ! »
- « Eh bien moi, Poulpiquet, je désapprouve que la nature doivent souffrir de ton avidité ! Ta réponse et ton ouvrage ne me plaisent pas !»
Poulpiquet claqua des doigts et, chose incroyable, un éclair bleuté
s’abattit sur le talus dans un nuage de poussière.
Fin de la deuxième partie