Dans la série des contes de basse-Bretagne

LE CHAT NOIR

Première partie
Selaouit holl, mar hoc’h eus c’hoant,
Setu aman eur gaozic koant,
Ha na eus en-hi netra gaou,
Mès, marteze, eur gir pe daou.
Écoutez, si vous voulez,
Voici un joli petit conte,
Dans lequel il n’y a pas de mensonge,
Si ce n’est, peut-être, un mot ou deux.
IL y avait une fois un homme veuf, qui était marié à une veuve.
Ils avaient chacun un enfant d'un premier lit, quand ils se remarièrent, deux filles à peu près du même âge.
Celle de l’homme s’appelait Yvonne, et était douce, aimable et jolie, autant que l’autre, qui avait nom Louise, était laide, méchante et d’un caractère insupportable.

Comme il arrive presque toujours, en pareil cas, chacun des deux époux préférait son enfant, et n’avait d’amour et de caresses que pour elle.
Les deux jeunes filles avaient déjà seize ou dix-sept ans, et, comme leurs parents avaient du bien, les jeunes gens du pays commençaient à fréquenter leur maison.
La mère leur vantait toujours les talents et les qualités de sa fille Louise, et lui achetait sans cesse de nouvelles robes et des parures de prix, tandis qu’Yvonne était très simplement vêtue.

Malgré tout, les galants n’avaient d’yeux et de compliments que pour Yvonne, qui était aussi modeste et aussi bonne qu’elle était jolie, et sa marâtre en crevait de jalousie et de dépit.

Aussi, se décida-t-elle à l’éloigner et à la soustraire à la vue des prétendants, afin de pouvoir marier d’abord sa fille.
Tous les jours, elle l’envoyait sur une grande lande, pour garder une petite vache noire, avec ordre de ne revenir qu’après le coucher du soleil.

La pauvre enfant partait, chaque matin, aussitôt le soleil levé, sans se plaindre, et emportant un morceau de pain noir et deux galettes, pour toute pitance.


A force d’être toujours avec sa vache et de n’avoir d'autre société, le chien Fidèle les accompagnait toutes les deux.
La vache noire la suivait partout, elle la prit en affection et la regarda comme sa meilleure amie. Elle lui donnait à manger, dans sa main, des touffes d’herbes fraîches, qu’elle choisissait et cueillait elle-même; elle la caressait, lui grattait le front, l’embrassait, lui contait mille petites histoires, lui chantait les chansons qu’elle connaissait, et la bête la regardait de ses grands yeux doux et fixes, et semblait la comprendre, et elle l’aimait aussi.
Elle l’avait appelée : Mon petit cœur d’or.

La vache, maigre et chétive, quand elle fut confiée à Yvonne, devint grasse et luisante, en peu de temps, grâce aux soins de la jeune fille.
La marâtre s’en aperçut, un jour, et aussi de l’amour d’Yvonne pour sa vache, et aussitôt elle dit que la bête serait tuée, pour un grand repas qu’elle voulait donner.
La vache fut donc tuée, et Yvonne en éprouva un grand chagrin.

Quand on l’ouvrit, on trouva auprès de son cœur deux petits souliers d’or, faits avec un art merveilleux.

La marâtre s’en saisit en disant :
— "Ce sera pour ma fille, le jour de ses noces !"
Quelques jours après, un prince très riche, qui avait entendu parler de la beauté et de la douceur d’Yvonne, se présenta pour la voir.
La marâtre, méditant une noire trahison, s’empressa de l’habiller et de la parer avec les robes, les parures et les diamants de Louise, puis elle la présenta ainsi au prince.

Celui-ci s’entretint avec elle, pendant quelque temps, et il fut si enchanté de sa beauté et de ses réponses, qu’il dit qu’il n’aurait jamais d’autre femme qu’elle.
Il demanda sa main. On se garda bien de la lui refuser, et le jour du mariage fut fixé immédiatement; puis le prince s’en retourna dans son royaume.
Vous devinez sans doute la trahison que méditait la méchante femme, et qui consistait à substituer sa fille à celle de son mari.
Fin de la première partie