Les Aventures de Monsieur Tam-Kik

D’après Ernest du Laurens de la Barre
Troisième partie
La nuit ne tarda pas à venir là-dessus.
Et voilà que, malgré le clair de la lune, notre Tam-Kik s’égara par les landes et les bois, avant d’avoir rencontré aucune maison.

Enfin, après avoir bien marché, bien couru, vers le milieu de la nuit, il arriva à l’entrée d’un bois sombre, qui était gardé par un Rounfl, c’est-à-dire un ogre, mangeur d’hommes et autres lôned (bêtes).
Tam crut bien reconnaître ce passage hanté, si redouté aux environs, mais comme il n’était point peureux et qu’il aimait les aventures, il résolut de s’y engager.
Au surplus, il était trop tard pour reculer, car les deux domestiques du Rounfl, autrement dit deux gros chiens, qui n’avaient pas l’air tendre, arrivaient à l’instant et priaient poliment, à leur manière, Monsieur Tam-Kik d’entrer chez eux.

Quand je dis poliment, ça veut dire en lui chatouillant un peu les mollets.
— "Goustadik, goustadik (doucement), mes petits agneaux", leur dit Tam, de sa voix la plus douce, "ne vous mettez pas en colère. Tenez, voici deux belles galettes de blé noir que je vous donnerai si vous laissez mes pauvres flûtes tranquilles."
Vous voyez que le vagabond n’était pas si bête, au contraire, et bientôt c’eût été un plaisir de voir Tam et les deux dogues entrer, bras dessus bras dessous, dans la maison du Rounfl.

— "Orch !" fit celui-ci en se réveillant à cette vue, "voilà qui est singulier. Ici, Butor, ici, Ragear, mes valets maudits, que je vous corrige pour avoir donné la patte à un chrétien."
Le vieux Rounfl, gros comme une tonne, était assis dans une salle sombre et enfumée, creusée dans les rochers au flanc de la montagne. Il était si gros qu’il ne pouvait remuer.

Vite, Butor avant que le bâton fatal fût retombé (car l’ogre avait à la main un bâton ferré, long de deux aunes), vite, Butor lança deux mots dans l’oreille d’âne du Rounfl, qui s’apaisa sur-le-champ.
— "C’est bon, c’est bon", dit-il, "on verra ça. En attendant, troussez-moi ce poulet-là, il tiendra bien sur la broche avec l’autre."
Foi de Dieu ! Tam-Kik n’avait guère eu le temps de se gratter l’oreille. Par bonheur, il avait la langue pendue comme un avocat de Quimper, et il se mit à travailler avec, tout de suite.
— "Ah ! Monsieur l’ogre", qu’il s’écria, "Monseigneur le baron de Tronjoli, vous auriez grand tort de faire du mal à Tam-Kik, votre meilleur ami, venu ici tout exprés de l’Angleterre."
— "Je n’aime pas les Anglais, moi, ainsi, mes dogues…"
— "Faites excuses, Monseigneur, je ne suis pas un Anglais, je n’en ai pas l’air, que je pense, mais c’est par amour pour Votre Majesté que je suis allé dans ce pays des cuisiniers pour apprendre à faire la cuisine à la nouvelle mode."
— "Orch ! orch ! ça me donne appétit, mais je suis diablement pressé."
— "Patience, Monseigneur, n’y aura rien de perdu, laissez-moi faire. Où est la volaille ?"
— "Montrez-lui la broche et la volaille, et si dans cinq minutes…"
— "Suffit, Monseigneur, on sera prêt. A l’ouvrage !"
Et en disant cela, Tam retournait ses manches et suivait Ragear à la cuisine.

Oh ! Jésus-Maria ! qu’est-ce qu’il vit dans un coin de la cuisine !…
La cuisine était assez grande. Il y avait des billots faits avec des chênes tout entiers, des couperets énormes, des poêles à frire larges comme des meules de moulin, un tourne-broche dont les roues avaient l’air d’un moulin à farine, des broches courtes, des broches longues comme le pied de la grande bannière de Clohars ! Ça faisait frémir, quand on pense qu’il y avait à côté des morceaux de kig (lard) et d’os qui ne sentaient ni le veau, ni le bœuf, ni le mouton.

Le fameux Jalm-Thurio était dans le fond de la cheminée, près du feu, non pas pour se chauffer à l’aise, n’allez pas croire, mais bien garrotté, troussé comme un poulet, tout prêt à être embroché et grillé comme Saint Laurent.
Fin de la troisième partie