Troisième partie
Jugez de la stupéfaction, puis de le joie des pauvres gens qui n’avaient jamais été à pareille fête.
Ils ne pouvaient se rassasier de la vue des louis d’or qui brillaient entre leurs doigts.
Leur bonheur, pendant les premiers jours, ne fut qu’une longue ivresse.
Ils étaient comme de véritables enfants achetant tout ce qu’ils rencontraient et emplissant leur cabane d’objets inutiles.
D’autres fois, ils invitaient des voisins à dîner et restaient à table des journées entières.
Les premiers mois se passèrent ainsi.
Mais ils se fatiguèrent bientôt de cette existence peu en harmonie avec leur manière de vivre.
Le temps leur parut long.
Habitués à travailler sans cesse, le désœuvrement amena nécessairement l’ennui, ce vilain conseiller qui souffle à l’oreille de mauvaises pensées.
Ils se rendaient chaque jour à la Roche-aux-Fées,
qui était à peu de distance de leur demeure, et souvent Gertrude disait :
— « Quelles jolies chozz (choses) ce vase doit contenir ! »
Ou bien :
— « C’est une singulière deveinaéy (idée) qu’a eue la fée de nous défendre de regarder dans ce pot. Bien sûr qu’il doit y avoir un segrèt (secret) là-dessous. »
— « Chasse donc tes deveinaéy, lui disait Jérôme. Si tu y songes toujours, il nous arrivera grand malheur. »
Mais Gertrude y pensait nuit et jour.
A partir de ce moment, elle n’eut plus de repos.
— « Rien ; mourir d’ennui absolument, » lui
répoindit-il.
Toutes ses idées s’étaient concentrées vers ce but, et parfois, la nuit, elle s’éveillait en s’écriant :
— « Jérôme ! entends-tu ces bruts (bruits) qui semblent venir de la Roche. On dirait des soupirs, des sanglots, des huchaéys (cris) ! Oh ! je meurs de frayeur! C’est peut-être un crime qui a été commis et dont on nous accusera ! Et puis, pour avoir contracté un pareil pacte avec la Fée, ne sommes-nous pas damnés ? »
Ces réflexions étaient faites dans le but de décider Jérôme à découvrir le fameux pot.
Mais elle ne réussit pas. Furieuse, elle n’y tint plus.
— « Je deviens folle, mon Dieu ! » s’écria-t-elle. « Ma viy (vie) n’est plus supportable! J’aime mieux voir disparaître nos pièces d’or et travalhae (travailler) comme je le faisais autrefois que d’endurer de pareils tourments. »
Elle s’habilla à la hâte et courut vers la roche.
Elle y pénétra sans hésitation et se mit à gratter la terre avec rage pour découvrir le pot.
Jérôme qui l’avait suivie ne chercha pas à l’en empêcher.
Lorsque le vase fut débarrassé de la terre qui l’entourait, elle l’arracha violemment et le renversa sur le sol.
Un cri de surprise leur échappa à tous les deux.
Au lieu du trésor qu’ils convoitaient ils virent de la cendre et des os calcinés.
Les malheureux se mirent à pleurer, car l’or avait déjà disparu de leur bourse.
Gertrude remplit le pot de son contenu, le recouvrit et le replaça tel qu’il était, puis s’en alla sangloter au coin de son foyer.
Pendant que Jérôme et sa femme étaient abîmés dans leur douleur, la fée était entrée à son tour dans la cabane et les contemplait en silence.
— « Eh bien ! » leur dit elle, « avez-vous tenu vos promesses et vos serments ? »
— « Dame, oui », dit la Gertrude « allez veir (voir) le pot, nous n’y avons pas abitae (touché). »
Elle croyait ainsi tromper la fée.
— « C’est faux ! » reprit celle-ci. « Vous n’avez pu vaincre votre curiosité, et par votre faute vous voilà pauvres comme par le passé. Souvenez-vous de la conversation que vous teniez lorsque je vous parliez à Jérôme de votre misère, et voyez, Gertrude, s’il vous appartient maintenant d’accuser votre première mère ? »
Réplique de Gertrude dans le premier chapitre.
— « Et dire que c’est notre maèrr (mère) Eve qui nous vaut tout cela », ajouta Gertrude.
(Conté par Menotte Jumet, couturière à Bain, âgée de 46 ans.)